LALO COMME MACOUTE

2022

Installation sculpturale : vêtements, acrylique, coton, bottes de cuir, supports en bois, vinyle.

 

Lalo comme macoute explore la création d’histoires fictives et réelles autour de la figure haïtienne des Fiyet Lalo (Fillettes Lalo). À l’époque de la dictature des Duvalier, les Fiyet Lalo étaient des miliciennes, au même titre que leurs homologues masculins que l’on nommait les Tontons Macoutes. Elles assuraient la « sécurité » en Haïti de la fin des années 1950 à la fin des années 1980. On appelait les Fiyet Lalo et les Tontons Macoutes des « Volontaires de la Sécurité Nationale » (VSN) – qui était la dénomination officielle de ce corps paramilitaire qui travaillait présumément pour le bien du pays.

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Bien des histoires et des cas réels de violence sont rattachés à la création de cette milice. Une comptine pour enfant raconte que les Fiyet Lalo étaient des mangeuses d’enfants et qu’il fallait absolument les éviter pour rester en vie. La figure la plus connue d’entre toutes était/est Madam Max Adolphe, de son vrai nom Rosalie Bosquet. Après le règne des Duvalier elle disparut. Certain·ne·s disent l’avoir vue dans un avion, d’autres évoquent qu’elle serait encore en Haïti, cachée quelque part, tandis que d’autres assument son décès.

À la différence de la tradition occidentale où les piliers du savoir historique reposent sur les archives et les ouvrages, en Haïti l’Histoire est en bonne partie orale. Parfois archivée par des historien·ne·s ou transmise d’une famille à une autre, l’histoire orale est constamment soumise à un questionnement quant à la légitimité de ses sources et à la véracité des discours provenant des différentes classes sociales.

Dans leur ouvrage Fillette Lalo : Mythologie d’une figure macoute, l’anthropologue Gerry L’Étang et le poète et journaliste Dominique Batraville se sont intéressés à la différence entre les Tontons Macoutes, bien connus à l’international, et les Fiyet Lalo, plutôt connues au sein du pays. Dans une entrevue suivant la parution du livre, L’Étang nous renseigne sur le statut de ces deux personnages dans la tradition orale et l’imaginaire national :

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La fillette lalo est à l’origine une dévoreuse d’enfants dans l’oraliture haïtienne. Le tonton macoute, lui, est dans sa signification pré-duvaliériste, une sorte de croquemitaine. Mais si les deux personnages ont en commun d’être détestables, ils ne sont pas tout à fait équivalents. Le tonton macoute est un humain dénaturé, un paysan perverti qui utilise son macoute (sac traditionnel) pour piéger les enfants. La fillette lalo a en revanche une base plus irréelle. C’est en fait une nébuleuse notionnelle. Elle tient de la diablesse, du loup-garou (au sens haïtien du terme), de l’ogresse[1].

Les Fiyet Lalo étaient perçues comme des êtres si horribles qu’elles ne pouvaient pas être humaines comme les Tontons Macoutes. Même si elles ont joué un rôle clé, aux côtés des Tontons Macoutes, dans la répression du régime, elles ont été reléguées au statut d’êtres mythiques dans la mémoire collective.

M’inspirant de l’ouvrage de L’Étang et de Batraville, je propose une réflexion sur ces femmes soldats qui devinrent, à partir des années soixante, ces figures presque mythiques. Composée de pièces de vêtements rappelant l’habit des VSN, l’installation Lalo comme Macoute transforme le cube SIGHTINGS en un espace d’analyse et de reconstitution. L’uniforme, ici dépouillé de son porteur, est maintenu en suspension dans le cube par des fils rattachés à des hampes de drapeau érigées aux quatre coins.

 

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Le projet invite à se pencher non seulement sur l’histoire peu connue des Fiyet Lalo, mais également sur la signification d’un vêtement de combat. Facilement reconnaissable, l’habit que portait les VSN reprenait les couleurs du drapeau du pays, soit le bleu pour la chemise et le pantalon des soldats (qu’on appelait « gwo bleu » – gros bleu) et le rouge de leurs écharpes. Que devient ce vêtement, flottant dans le vide, sans la personne qui le revêt ? Et que devient la personne sans son vêtement ?

C’est en arborant l’habit que les crimes de l’époque ont pu être justifiés. Par moments, dira-t-on, les VSN agissaient sur ordre de Duvalier père (Papa Doc) ; par d’autres, on entendra dire que les soldats se lançaient dans des actes punitifs sans autorisation. Ces vêtements, s’ils se voulaient à la base un indicateur de sécurité, se sont transformés avec le temps en une « couverture » servant à légitimer la violence, mais aussi la reconnaissance au sein du pays.

C’est d’ailleurs par ces habits que des femmes comme Rosalie Bosquet furent connues dans l’ensemble du pays. Bien que ces vêtements finirent par avoir une connotation négative, ils représentaient également un symbole de confiance et de reconnaissance du président haïtien et de ce fait même sont devenus un symbole de prestige. Porter cette tenue signifiait travailler pour la personne la plus haut placée du pays et être reconnu·e où que l’on aille. Une reconnaissance qui, que l’on soit homme, femme ou autre, nous est due.

L’artiste tient à remercier Julia Eilers Smith, Michèle Thériault, Hugues Dugas et Samuel Garrigo Meza de la Galerie Leonard & Bina Ellen, Yan Giguère et Peter King de l’Atelier Clark, ainsi que les membres de sa famille qui contribuent continuellement à sa pratique, Miguel Sergile, Wilnie Brézault, Richard Étienne, Benny Étienne, Ji Hee Shin Étienne et Benjamin Étienne.

© Vue d’installation de Sightings 34: Lalo comme macoute, un projet de Michaëlle Sergile. Avec
l’aimable concours de la Galerie Leonard & Bina Ellen, Université Concordia, Montréal. Photo:
Jean-Michael Seminaro.